La Presse
Forum, mercredi 15 septembre 2004, p. A22

Le massacre des musulmans

Coulon, Jocelyn

Le journaliste de la chaîne Al-Arabiya se prépa re à intervenir lorsqu'une forte explosion le touche. Il vacille. Le sang éclabousse la lentille de sa caméra. Le journaliste mourra quelques heures plus tard. Vous avez sans doute vu ces images, dimanche, aux bulletins d'information. Mais, vous n'avez rien vu d'autre, car dans la même journée, quelque 80 civils irakiens, femmes et enfants compris, ont été tués- je dirai même massacrés délibérément- un peu partout dans le pays. La plupart de tirs aveugles de l'armée américaine.

Le 11 septembre n'est pas seulement le moment fondateur de la lutte légitime et nécessaire contre le terrorisme islamiste. Il marque aussi la recrudescence du massacre des musulmans en Palestine, en Afghanistan, en Tchétchénie, au Pakistan et en Irak par les Israéliens, les Américains et leurs alliés. Qu'on en juge.

Chaque jour, depuis cette date fatidique, des F-16, des MiG, des hélicoptères Apache ou Kiowa, des chars de combat, des obusiers, tous fabriqués en Occident, répliquent aux attaques ou chassent des terroristes et des résistants en fauchant au passage hommes, femmes et enfants dont le seul tort est d'être là ou tout simplement de vouloir protéger ceux qu'ils considèrent, à tort ou à raison, comme leurs combattants de la liberté. Chaque jour, les télévisions arabo-musulmanes diffusent jusqu'à plus soif les images atroces de ces massacres et n'épargnent aux téléspectateurs aucun commentaire, aucune tirade anti-occidentale.

Il y aurait, semble-t-il, une justification à ces massacres. Le mode opératoire est toujours le même. En Israël, un commando-suicide s'immole dans un restaurant ou un autobus, provoquant la mort de dizaines de civils. En Afghanistan, en Russie, au Pakistan, en Irak, des terroristes et des résistants attaquent des objectifs militaires américains, russes, pakistanais ou ceux des gouvernements afghan et irakien. Dans presque tous les cas, la riposte est disproportionnée. Israël bombarde des villes palestiniennes, alors que les Américains et les Russes appellent leurs avions et hélicoptères à pulvériser les repères des malfaisants. Immanquablement, des hommes, des femmes et des enfants sont tués.

Ainsi, en Afghanistan, une dizaine de femmes et d'enfants ont été massacrés parce qu'un missile lancé par 10 000 pieds d'altitude " visait " un terroriste dans un village de montagne. Même scénario en Tchétchénie. En Irak, des bombardements sur la ville de Tal Afar pour la " libérer " des " terroristes " ont causé tant de pertes civiles qu'ils ont soulevé les protestations des leaders religieux et celles du gouvernement turc. Dimanche, lors de l'incident qui a coûté la vie au journaliste d'Al-Arabiya, les événements se sont déroulés ainsi. Un char Bradley a été attaqué et a pris feu. Les quatre militaires américains à bord ont été évacués en toute sécurité. Tout de suite après, des dizaines d'adolescents et d'hommes ont entouré le char pour fêter. Tout à coup, un hélicoptère Kiowa est arrivé sur les lieux et a détruit à coup de missile le char pour " empêcher le pillage " de ses armes. Aucune sommation. Treize personnes ont été tuées. Juste réplique ou crime de guerre?

En trois ans, le bilan du massacre des musulmans est lourd. Quelque 12 000 civils irakiens ont été tués depuis l'invasion américaine de l'an dernier. Des milliers d'autres en Afghanistan, en Tchétchénie et au Pakistan. En Israël, la liste des victimes est longue. À cela s'ajoutent les tortures des prisonniers, tous de confession musulmane, dans les prisons irakiennes, à Guantanamo Bay et dans celles où la Croix-Rouge n'a pas accès et qui sont disséminées un peu partout dans le monde. À cela s'ajoute encore le mépris des officiels américains lorsqu'on ose demander des comptes sur ce qu'ils qualifient de " broutilles ". Les tortures et les humiliations, " est-ce que ça se compare avec la décapitation de quelqu'un à la télévision ", a lancé Donald Rumsfeld la semaine dernière à des sénateurs, légitimant ainsi un crime par un autre.

Le massacre des musulmans est prémédité. Car c'est bien de cela ici qu'il est question. Aucune nécessité militaire n'oblige à pulvériser à partir d'un avion un terroriste planqué dans un village ou à détruire à distance une maison sans savoir vraiment qui s'y trouve, sinon le calcul vicieux de ceux qui veulent éviter des pertes aux troupes américaines, russes ou israéliennes et qui veulent " terroriser " les civils pour que leurs souffrances fassent plier les terroristes, les résistants.

Oui, je sais, la lutte contre le terrorisme n'est pas une guerre en dentelles. Je sais qu'Israël a le droit de se défendre et que la communauté internationale a accepté de livrer bataille en Afghanistan. Je sais aussi que des musulmans tuent d'autres musulmans en Tchétchénie ou ailleurs. Toutefois, il y a des limites aux actions militaires occidentales. Chaque jour, un milliard de musulmans voient des Américains, des Israéliens et leurs alliés humilier ou pulvériser des dizaines de leurs congénères civils. Ceux qui agissent ainsi ont-ils perdu toute décence? Quelles que soient les justifications avancées, cela doit cesser.

L'auteur est chercheur invité au Groupe d'étude et de recherche sur la sécurité internationale du Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal.


Illustration(s) :

AFP
Un médecin irakien vérifie les bandages d'un civil blessé lors d'une intervention militaire américaine à Falloujah, le 3 septembre dernier.


Catégorie : Éditorial et opinions
Sujet(s) uniforme(s) : Conflits armés; Politique extérieure et relations internationales
Taille : Moyen, 640 mots

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Doc. : news·20040915·LA·0047





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